Adultes

Kafka sur le rivage – Haruki Murakami

Coeur

Murakami 1« Tu sais, il y a un autre monde à côté du nôtre« , un monde libre d’accès que tout être en recherche de lui-même se doit d’explorer. C’est ce que va expérimenter Kafka Tamura, jeune garçon fugueur de quinze ans. Abandonné par sa mère à quatre ans, quasi ignoré par son père, il fuit la malédiction paternelle qui lui promet qu’il tuera son père et violera sa mère et sa sœur. De gares en gares, il arrive à Takamatsu et découvre la bibliothèque Koruma qui va devenir son foyer. Parallèlement se met en marche Nakata, vieil homme simple d’esprit qui parle aux chats. Il va suivre le même chemin que Kafka, sans savoir pourquoi, sans le connaître, répondant juste à un appel intérieur qui va permettre au jeune garçon de trouver une voie.
C’est pas à pas que le lecteur suit les itinéraires du vieil homme et du jeune garçon. Chaque geste, chaque rencontre, chaque repas sont minutieusement décrits, jusqu’à l’envoûtement hypnotique. Un pas puis l’autre dans les rues de Tokyo, les odeurs, la lumière, la pluie et puis aussi naturellement le terrain vague, le chat qui converse tranquillement avec Nakata et l’entraîne chez Johnny Walken, celui des bouteilles de whisky. Une promenade en forêt, les arbres, le vent puis tout à coup la peur, l’angoisse et deux hommes disparus depuis des décennies qui emmènent Kafka dans une maison étrange où s’active le fantôme rajeuni de la directrice de la bibliothèque dont il est amoureux.
Ce roman initiatique est pourtant tout en sobriété : l’écriture est simple et précise, sans grandiloquence, tout comme Kafka Tamura qui ne se répand ni ne se plaint alors qu’il aime pour la première fois et doit faire, au moins symboliquement le deuil de ses parents pour trouver l’apaisement. La passion asiatique est froide, comme ont su nous le montrer sur grand écran certains films irréprochablement beaux mais ô combien ennuyeux. Ici les mots font à la fois image et sens. Ils construisent un univers plus vaste que celui auquel nos yeux d’Occidentaux rationnels sont habitués. « Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre propre esprit » (p.299). « L’inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs« , sont liés : l’un fabrique l’autre, engendrant la peur, la folie ou la force de dépassement. Bien des personnages de Murakami choisissent de cacher leur véritable identité pour affronter le monde. Vêtus de silence et de mensonges, parfois d’oubli, ils cherchent un impossible équilibre entre vie intérieure ou surnaturelle, et quotidien. Ce périlleux et indispensable équilibre crée fantômes et fantasmes qui habitent la réalité, c’est-à-dire la comblent. Pour visiter les mondes de Murakami, il faut donc être au moins aussi patient que ses personnages car tout se construit au rythme de psychologies humaines, non par actions ou rebondissements. L’envoûtement est chose rare et subtile… Il faut regarder le ciel, sourire aux poissons et accepter pour commun le tueur de chats qui vole l’âme des félins pour faire des flûtes. Ouvrez vos sens et vos esprits, repoussez les frontières du réel et vous rencontrerez peut-être Kafka sur le rivage.

Haruki Murakami sur Mes Imaginaires

Kafka sur le rivage, Haruki Murakami traduit du japonais par Corinne Atlan, Belfond, janvier 2006, 618 pages, 23€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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