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La possibilité d’une île – Michel Houellebecq

Houellebecq.jpgCoeur« Aussi ne fallait-il nullement s’étonner qu’un animal, n’importe quel animal, ait été prêt à sacrifier son bonheur, son bien-être physique et même sa vie dans l’espoir d’un simple rapport sexuel » (p. 327). Le constat est simple : le sexe est le seul rapport humain qui soit, quand il n’est plus tout est fini. C’est ce que, dans deux millénaires, nos lointains descendants, ou nos clones pourront conclure des divers récits de vie dont la littérature est aujourd’hui parsemée. Et c’est ce que nous dit Houellebecq, mais faisons abstraction du nom qui fait polémique et lisons.
Les cent premières pages donnent la parole à Daniel 1, amuseur public qui prend assez de distance pour analyser les mécanismes de sa réussite. Ses cibles favorites : les juifs, les arabes, les femmes. Humour gras, vulgaire : ça choque et ça fait rire, on en parle, c’est scandaleux et branché. Dans son récit de vie, Daniel 1 porte un regard atrocement lucide sur sa vie sexuelle et sentimentale, et sur le vieillissement. Sexe et jeunisme font courir le monde, en dehors de quoi point de salut. Il faut être psychologiquement fort pour accepter de se voir vieillir, or la société crée des décérébrés dont la vie n’est qu’apparence et qui pètent les plombs passée la quarantaine car ils ne ressemblent plus à l’image que les médias leur transmettent. Les responsables sont là, pseudo intellectuels qui savent penser, petites baudruches que l’argent et le succès ont gonflées à bloc et qui font la mode, la tendance, le in et le out.
Daniel 1 a trouvé le moyen d’échapper au vieillissement : à quarante cinq ans passés, il rencontre Esther, jeune actrice espagnole de vingt deux ans qui ne connaît pas l’amour mais pratique le sexe comme un divertissement. Nous avons donc droit à des scènes sexuelles bien détaillées qui comme la vulgarité participent à la provocation affichée par l’auteur, et contribuent à faire parler de lui. Mais la provocation est aussi constructive car elle souligne le cynisme du personnage, que l’on déteste d’emblée, ainsi que sa clairvoyance. Car malheureusement, Daniel 1 à raison : pourquoi ne pas profiter de la société, « combiner astucieusement les avantages commerciaux de la pornographie et ceux de l’ultraviolence » (p.161) ? Ce cynisme-là peut faire rire (sauf quand on est journalistes à Télérama, au Point…, sauf quand on est Jamel Debouzze ou Marc Olivier Fogiel, ou tout simplement une femme, ce gras autour du vagin…). Mais bientôt on ne rit plus car Daniel 1 perd peu à peu tous les atouts de son jeu pour la belle Esther. D’observateur il passe au statut de victime et le voilà souffrant, fragile, humain, bien que toujours aussi odieux. Il ne lui reste finalement plus que son chien à aimer, son chien qu’on lui écrase, et là je vous jure qu’on tuerait bien les salauds qui ont fait ça à son vulgaire cleps. Parce que Houellebecq emmène son lecteur très loin sur les pas d’une souffrance humaine que nous sommes tous appelés à connaître, que l’on soit ou non adepte d’orgies sexuelles débridées, là n’est pas le sujet. Le regard porté sur l’autre, celui qui est là, plus jeune, plus vivant, et qui prendra la place que l’on va laisser libre, est tragique. Tragique aussi la description d’un corps qui nous lâche et des regards qui s’éloignent alors que le désir existe encore. Tragique destin de l’éphémère.
Alors il existe peut-être une solution, apportée par une secte parmi d’autres, celles des Élohim qui promet la résurrection. Daniel 1 rencontre de loin en loin certains de ses membres qui lui plaisent bien vu qu’ils prônent une totale liberté sexuelle. Le récit de Daniel 1 étant entrecoupé par ceux de Daniel 24 et Daniel 25, ses clones, le lecteur sait que la secte tiendra ses promesses d’éternité. Ce qui permet à ces deux néo-humains, deux millénaires après, de commenter le récit de Daniel 1 donnant ainsi une perceptive effrayante à la destinée humaine. Les hommes ne seront plus sensibles ni sexués et se reproduiront par clonage, vivant seuls en commentant les récits de vie de leurs prédécesseurs. Les guerres interhumaines et les catastrophes écologiques qui s’ensuivirent ne laissent que quelques vrais humains (nés naturellement), retournés à l’âge préhistorique. La seule chose qui les distingue de l’homme d’aujourd’hui est la technologie. Sinon comme nous ils mangent, se reproduisent et tuent les improductifs.

Difficile de sortir indemne d’une telle lecture tant ce livre concerne intimement chaque être humain. On peut le rejeter et refuser de voir ou d’accepter, se mettre la tête dans le sable. On peut être agacé par l’obscénité et la vulgarité, Houellebecq ne fait pas dans la dentelle. Mais on ne peut pas nier la lucidité du propos et la justesse du regard porté sur une société qui se montre libérée alors qu’elle souffre. La souffrance d’être libre alors qu’il n’y a plus de dieux s’avère au moins aussi cruelle que celle d’être contraint de croire. Le cynisme est alors un bon moyen de cacher sa douleur.

La possibilité d’une île, Michel Houellebecq, Fayard, septembre 2005, 485 pages, 22€

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